Lundi 24 septembre
Voilà une sensation dont je ne me lasse pas. C'est le matin, je viens de boire mon café, je réveille l'ordinateur et je commence à taper sur les touches du clavier. Peu importe ce que j'écris, je suis dans le processus engagé en avril dernier, lorsque j'ai accepté, à la demande de Joe Le Gloseur, de mettre mon journal en ligne. Ce rituel quotidien m'est devenu nécessaire. Comme une courte prière, j'imagine, ou un exercice de méditation (je ne pratique ni l'un ni l'autre, en tous cas pas consciemment). Je ne parle pas souvent de moi sur ce ton "mon cher journal", mais là, j'avais besoin de rééquilibrer un peu la rumeur du monde à l'extérieur.
Mardi 25 septembre
C'est compliqué, la communication entre humains! Cette évidence devient presque palpable depuis que nous avons lancé la liste GFIV-Connection. Que d'incompréhensions! Le problème, c'est que les mots ne sont pas toujours efficaces. Il y a plein d'enjeux qui n'apparaissent pas dans ce qui est dit. En même temps, j'ai l'impression que sur internet, paradoxalement, les impostures sont plus difficiles à maintenir. Pas de déguisement, de suggestion charismatique, de séduction physique. Car les mots, si imparfaits soient-ils, finissent toujours par trahir ceux qui s'en servent à des fins de falsification.
Mercredi 26 septembre
Tous les mecs de la ligne sont dans un délire sur les vieilles BD et les romans photos pour adultes qu'ils lisaient étant gosses. Tout cela est parti du détournement hilarant réalisé par Troudair : www.airhole-special-agent.fr.st . C'est drôle, mais légèrement régressif. En tous cas, ça détend l'atmosphère. On en avait besoin.
Jeudi 27 septembre
Je tiens Martin Amis pour un des grands écrivains contemporains. Comme quoi on peut être relativement médiatique et écrire de bons livres. Mais méfiez-vous ! Gallimard ressort des romans de jeunesse. Ils ne sont pas mauvais, mais ils ne valent pas son chef d'oeuvre : L'information. Je me souviens parfaitement des journées d'hiver où j'ai lu ce livre plein de détails inoubliables, effroyablement intelligent. Il faut savoir que Martin Amis possède très peu d'illusions sur l'espèce humaine. En même temps, il éprouve une sorte de compassion pour ses personnages. Cela donne un grand roman où l'on ne comprend pas tout mais ou on croit deviner des tas de choses mystérieuses, un livre que l'on conseille aux amis et qu'on regrette d'avoir déjà lu. Tout ça pour vous dire que Martin Amis a écrit un texte remarquable, un des plus forts que j'aie eu l'occasion de lire sur LE sujet casse-gueule du moment : les WTC. On trouve ce texte dans le supplément du Monde intitulé Le nouveau désordre mondial. Extrait.
Vendredi 28 septembre
Parfois, je trouve un peu vain de se contraindre à écrire tous les jours. Que se passe-t-il lorsqu'on a rien à dire. Et bien on s'aperçoit que ce n'est pas le problème. Même une journée banale (et elles le paraissent particulièrement ces jours-ci lorsque nous n'apprenons pas qu'une catastrophe est survenue) se résous dans l'écriture à égalité avec des journées qui peuvent être considérées comme remarquables à un titre ou à un autre. Que reste-t-il d'aujourd'hui ? A un moment, vers 13 heures, j'ai mangé un sandwich en écoutant Spiritualised au casque tandis que Joe Le Gloseur s'énervait au téléphone en essayant d'obtenir un rendez-vous dans une fac. Encore un morceau d'existence arraché au néant.
Samedi 29 septembre
Journée de zombie, classement de vieux papiers, tri dans les fichiers MP3 (où j'ai retrouvé des merveilles, comme Call Me Up In Dreamland, de Van Morrisson), pas mis le nez dehors (trop de pluie). Ce serait une erreur de penser que ces journées passées à rêvasser sont des journées "perdue". Ce sont celles qui me laissent un souvenir durable - bien plus que journées shootées à l'adrénaline qui font forte impression sur le coup mais ne laissent que peu de traces dans la conscience.
Dimanche 30 septembre
She's a wild child
Nobody can get at her
Ce matin, tout le monde s'est réveillé en écoutant la dernière trouvaille de Lonesome pat : Wild Child, par Lou Reed, live au Bataclan en 72. J'aimerais tellement que tout le monde puisse entendre cette merveille ! Sur Audiogalaxy, faire une recherche à partir de Lou Reed, John Cale & Nico, me glisse LP. Le concert au Bataclan avait été enregistré à Paris pour l'émission Pop 2 (Il paraît que Canal Jimmy l'a rediffusé, mais on ne reçoit pas ces canaux à la base). Retrouvailles après la bataille, à un moment où personne ne pouvait prédire ce que serait l'avenir. Ce concert est vraiment magique. Nico chante très bien, John Cale également, le son est acoustique mais avec cette sonorité particulière qu'avait le Velvet, une sorte de folk urbain. Et puis il y a Wild Child qui a tourné en boucle toute la matinée.
Lundi 1er octobr
Je regarde par la fenêtre de la base : ciel menaçant, du vent agite les branches des arbres. J'en ai assez de la lumière fixe de l'écran. Besoin d'observer à nouveau les variations infinies dans le jardin. Internet est un monde parallèle qui fait un peu mal aux yeux à la longue et réduit considérablement nos capacités sensorielles.
Mardi 2 octobre
Bill s'est remis à la BD, mais sous une forme adaptée au Web. J'ai vu le début : c'est wouahou ! Bientôt on line...
Mercredi 3 octobre
La vie reprend (presque) comme avant. Est-ce parce qu'on s'habitue à tout ou parce que nous ne voulons pas voir ce qui est en train de se passer ?
Jeudi 4 octobre
Pour les p'tits jeunes qui croient que Bob Dylan est une sorte de boy scout qui chantait des chansons contre la guerre du Vietnam (ce qu'il n'a jamais fait), un seul remède : le livre que Silvain Vanot vient de lui consacrer. Il coûte dix francs (chez Librio) et se lit le temps d'un trajet en RER. Pour les anciens qui ont déjà la biographie de Scaduto, ce livre n'est pas à négliger, loin de là. D'abord parce que le biographe s'arrêtait vers la fin des seventies, mais surtout parce qu'on a jamais complètement fait le tour du bonhomme. Vous en voyez d'autres sur qui ont a tant écrit (et je parle pas des sites web, une véritable pandémie !) et qui restent au bout du compte toujours aussi insaisissables ? Je ne parle pas seulement des chanteurs. Je veux dire toutes catégories confondues. Vous voyez qui ? Brando ? Tiens ! On apprend, au passage, qu'ils se sont rencontrés et que Bobby aurait piqué la girl friend de Marlon. Sans y insister, l'auteur évoque d'ailleurs une facette du personnage souvent oubliée (il faut dire qu'il en a un paquet, de facettes !) : le Dylan le séducteur, le tombeur de ces dames. Mais l'essentiel n'est pas là. Le mystère Dylan, c'est quoi ? Une certaine dissolution du principe d'identité et le refus d'avoir à rendre des comptes, envers le public, l'industrie du disque, envers qui que ce soit. Peckinpah a su capter cette énigme à travers le personnage d'Alias, qu'il a écrit spécialement pour lui dans le film Pat Garret et Billy the Kid. Je répète : qui d'autre ? Chez les rescapé des sixties, on peut compter les survivants sur les doigts de la main. Lou Reed, à mon avis, s'est laissé avoir par la rancoeur. Il n'a jamais digéré l'échec commercial du Velvet puis son accession tardive au statut de groupe mythique. Leonard Cohen s'est retiré du monde. Les Stones n'ont jamais mis leur âme à ce point dans leur musique - excepté pendant Exile On Main Street. Lisez ce petit bouquin à dix francs, il vous apprendra plein de choses sur des sujets assez important comme la liberté individuelle et la quête de la vérité intérieure.
Vendredi 5 octobre
Il y avait pleins de gens sympas, cultivés, intelligents et bourrés d'humour qui traînaient dans le coin et on ne le savait même pas ! Maintenant, on les connait, grace à la liste. Si vous lisez ces lignes, si pour vous l'ouverture des mails est une opération fastidieuse, alors venez faire un tour sur la GFIV-Connection.
Samedi 6 octobre
C'est vrai, j'aime bien cette liste. Il m'est arrivé d'ouvrir des mails en provenance d'autres listes (P F est inscrit sur deux ou trois listes). Il s'en dégage un ennui et une tristesse considérables. Ce peut être l'occasion d'observer des martiens avec qui vous ne passeriez pas une minute en real live, mais est-ce vraiment utile ? A mon avis, l'existence est trop importante pour être dilapidée avec des gens pour qui le bonheur c'est de pouvoir passer dans une émission de quatrième zone sur une chaîne câblée que personne ne regarde. Ce que j'aime dans la GFIV-Connection, c'est que les gens ne sont pas (trop) là pour consolider un ego défaillant mais pour communiquer vraiment. C'est assez rare pour mériter d'être noté.
Dimanche 7 octobre
Il y a ceux qui aiment des choses et puis il y a ceux qui essaient de s'aimer.