Ici, au GFIV, nous ne plaisantons pas avec la crédibilité de la fiction. Tout ce que raconte Bill dans la BD Jane et les zombies est absolument au-then-tique. Toutefois, afin de ménager la susceptibilité de certaines personnes occupant des postes à responsabilités (et donc déjà suffisamment surmenées), nous avons modifié certains détails.
mardi 29 novembre
Bill est un artiste : il a la possibilité d'aller se promener dans des mondes imaginaires. Tandis que pour moi, le seul voyage en perspective est le retour vers le monde palpitant du travail salarié. Comme tous les secteurs de la société, celui où je monnaye ma présence est en crise et tout le monde se demande par quel miracle les apparences peuvent encore être sauvées. Mais c'est bien entendu la dernière question à poser in situ.
mercredi 30 novembre
Se dire que la vie peut toujours réserver des surprises (et donc que le gros nuage porté par le vent des sondages n'est peut-être pas inéluctable).
jeudi 1 décembre
Dehors, il fait froid et il y a du brouillard. J'essaie de dormir le plus longtemps possible. Je récupère mes forces.
vendredredi 2 décembre
D'abord, j'ai décidé de ne pas m'énerver. Mais je sens que ça va être assez facile de rester cool cette année. Ce Noël a quelque chose de honteux qui le rend presque supportable. Il avance plus discrètement, avec l'excuse de la tradition qu'on doit bien respecter quoi qu'il arrive (comme un réveillon à bord d'un paquebot qui prend l'eau). Pendant que les autres font frénétiquement leurs courses, achètent des piles de marchandises culturelles superflues (prononcer "nouveautés"), c'est le bon moment pour redécouvrir le patrimoine oublié : fouiller sous les piles de CD, dans les cartons remplis de vieilles revues, retrouver des BD planquées tout en haut de la bibliothèque, relire quelques 10/18 avec couverture vintage.
samedi 3 décembre
Irruption massive de la connerie la plus épaisse et la plus rétrograde sur la scène politique française ? Ce serait presque rassurant. Le nabot hystérique, qui n'a jamais aimé les libertés individuelles, semble s'être fixé comme objectif de les faire reculer le plus possible d'ici 2007 (ce qui pourrait effectivement faciliter son élection, et ensuite réduire tout risque d'opposition).
dimanche 4 décembre
Je vous souhaite, comme moi ce weekend, d'être occupés par d'agréables lectures qui ne doivent rien à la morne actualité.
lundi 5 décembre
Je parlais l'autre jour des vieux bouquins 10/18. Dans cette collection, il y a les livres de Brautigan - avec les fragments de tableaux de Hopper en couverture (ne me parlez même pas des rééditions). Le suicide de Brautigan m'a toujours paru étonnant, mystérieux, incompréhensible. Comment un type qui a écrit des livres aussi légers, rêveurs et contemplatifs, a-t-il pu s'envoyer une balle dans la tête ? Pour approcher un peu cette énigme, nous disposons maintenant du témoignage de la fille de l'écrivain.
mardi 6 décembre
Lorsque je veux me mettre de bonne humeur, je pense à certains zombies que j'ai croisés l'année dernière et je me dis que, logiquement, je ne devrais plus jamais avoir à côtoyer leur univers morbide et faisandé. Cette pensée me comble d'allégresse.
mercredi 7 décembre
Le "monde des zombies", c'est un monde qui fonctionne selon des principes obscurs et incompréhensibles à mes yeux. Je vois vaguement les motivations (la fascination pour les symboles du pouvoir semble y jouer un rôle important), mais les règles du jeu m'échappent pour une large part. Certains sont faits pour ça, ils se sentent chez eux dans ce monde-là. Je pense qu'ils s'y épanouissent (à leur manière). Mon incompréhension n'est aucunement un jugement - encore moins du mépris. Le tout est de ne pas se tromper lorsqu'il s'agit de trouver ce que l'on a à faire sur terre. J'ai mis du temps, mais maintenant c'est très clair - et il est évident que cela se passe totalement à l'écart du monde des zombies.
jeudi 8 décembre
Ici, lorsqu'on veut un livre qui n'est pas dans la liste des best sellers, il faut aller le commander au libraire de la petite ville la plus proche. J'aime bien ce rituel : l'attente, la bonne surprise facile ("Votre livre est bien arrivé"), la possibilité de prendre l'objet en main, la lecture attendue. Alors moi, pour les vacances, je vais commander celui-là.
vendredi 9 décembre
Le flux médiatique est constitué d'une succession de thèmes. Chaque nouveau mot-clé surgit pour occuper tout l'espace, puis s'efface pour laisser la place à un nouveau thème. On a pu ainsi vivre quelques temps au rythme de la progression de la grippe aviaire, pour passer ensuite à la crise des banlieues, etc... Il n'y a pas ici de révélation, puisque nous vivons tous dans ce monde artificiellement construit par les médias. Mais il existe maintenant une machine qui permet de vérifier ce rythme, de le tester et de le visualiser, en suivant au jour le jour l'évolution d'un terme sur le Web.
samedi 10 décembre
Grasse matinée. Nothing to say.
dimanche 11 décembre
Au moment où j'écris, "Mean Disposition" de Muddy Waters sort de l'ordinateur (qui tourne en shuffle). Envie de glander, lire des notes de pochette, contempler le jardin couvert de givre - bref, ce genre de choses inutiles qui vous font vous demander à quoi vous servez. Dans mon cas, je frise l'inutilité totale, et j'avoue y puiser un plaisant sentiment de légèreté. D'un autre côté, je dois certainement rater certaines satisfactions liées aux responsabilités dites "adultes" (power, prestige social, puissance). Mais comme me disait un jour une femme qui portait sur le visage les traces de ses choix : on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre. That's right.
lundi 12 décembre
Un fidèle lecteur m'informe que Richard Hell est toujours là, alive et en forme - ce qui est plutôt une bonne nouvelle vu que, dans la bande des punks new-yorkais (circa 76-77), celui-là ne rigolait pas avec le rock n' roll way of life. On lui souhaite donc de continuer à écrire de la poésie, si possible en évitant les étreintes douteuses de nos ministres de la Culture avides de distribuer leurs médailles aux rockers assagis (comme Lou Reed ou Patti Smith, tous deux "Commanders of the Order of the Arts and Letters ").
mardi 13 décembre
Le GFIV répond aux questions éternelles. Leçon numéro un : l'art est-il plus important que la vie ? Cela dépend, il ne faut pas généraliser. Si tu n'es pas structurellement déterminé pour ajouter quelque chose à ce qui est, alors profite bien de tes loisirs culturels et va te distraire en paix. Mais si tu t'ennuies en consommant des films et en lisant les histoires des autres, alors il y a une petite chance pour que tu appartiennes à cette espèce dont Platon, non sans raisons, se méfiait : celle des artistes. "Artiste", ce n'est pas seulement une pose pour se la raconter et rencontrer la hype. C'est surtout beaucoup de boulôt et pas mal d'angoisses, qu'il faut affronter tout seul comme un grand. Voilà. C'est l'heure de la récréation. Amusez-vous bien.
mercredi 14 décembre
Entendu Robbe-Grillet hier à la radio. Une vision très claire de ce qu'est un récit, une fiction. Il n'y a pas de vérité, et toute personne qui vient le redire clairement mérite notre estime. Poursuivant sur cette idée, Robbe-Grillet développe le point de vue selon lequel la vie psychique de l'être humain est en très grande partie imaginaire (ou imaginante). Mais cette dimension échappant au contrôle social, à la police, elle est éradiquée, "castrée", au profit d'une maigre portion, terne et sans intérêt. Ce résidus désenchanté, qui se présente comme la seule réalité, c'est ce que je nomme le monde des zombies.
jeudi 15 décembre
Réécouté The Who Sell Out , le disque qui rend heureux. Si j'en juge par Planet Gong (blog pointu et branché), sa qualité exceptionnelle est maintenant historiquement reconnue. J'ai déjà exprimé les sentiments ambivalents que suscite chez moi le fait de devoir ainsi partager les disques de mon île déserte (rien de bien grave). Par contre, vous pouvez largement éviter Rarities 1971-2003 qui ne présente que très peu d'intérêt (mais comment font-ils quand on connaît la masse d'inédits qui circule sous forme de bootlegs ?). Si le soir de Noël, vous découvrez qu'on vous l'a offert en pensant vous faire plaisir, ne courez pas tout de suite vous en débarrasser et écoutez donc Through The Lonely Nights, ballade impeccable.
vendredi 16 décembre
" Ce peuple a fait des lois que les riches peuvent briser mais non les pauvres. Ils prélèvent des taxes sur les pauvres et les faibles pour entretenir les riches qui gouvernent. Ils revendiquent notre mère à tous, la terre, pour eux seuls et ils se barricadent contre leurs voisins. Ils défigurent la terre avec leurs constructions et leurs rebuts." Sitting Bull, grand chef Sioux,
Le "Grand Esprit" a dit de ne pas prendre à la terre, de ne pas détruire les choses vivantes, et pour sûr, il a raison. Mais comment expliquer ça aux maîtres du monde, à ces matérialistes qui ne pensent qu'à leur profit ? Help us, Sitting Bull !
samedi 17 décembre
Ceux qui ont fréquenté le GFIV à un moment ou à un autre - et qui n'ont pas tout oublié - savent que nous aimons bien les listes. Dans le genre, celle-ci est parfaite. Il s'agit de la liste des chansons qui citent Dylan dans le titre ou dans le texte. Une de mes préférées : "Bob Dylan is my father, Joan Baez is my mother, and I'm their bastard son", par un nommé John Wesley Harding (cela ne s'invente pas). Et aussi, ce titre de Kris Kristofferson en forme de manifeste ultime : If You Don't Like Hank Williams You Can Kiss My Ass.
dimanche 18 décembre
"Accéder aux conditions transcendantales de la perception, renouer sous chaque faculté avec le multiplicité qu'elle doit filtrer en accord avec le sens commun, retrouver le plan d'immanence, cela suppose, comme dit Huxley, un conduit de dérivation, une ligne de fuite par laquelle coule la perception vers un désert soyeux de plis évanouissants."
Les "conduits de dérivation", Deleuze les trouve dans l'art (musique, littérature, peinture, cinéma), dans ces expériences très singulières sans lesquelles nous ne pourrions pas "crever la passoire de la conscience". Rien que pour une idée comme celle-ci, le livre de Jean-Clet Martin mérite qu'on s'y attarde. Les efforts de lecture sont récompensés par des éclats d'intelligence et de poésie qui vous donnent la force et le désir de continuer. Il me semble que c'est au moins aussi important que les cadeaux et le menu du réveillon.